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La Terre Sainte

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Mythe ou réalité sur l’origine d’une appellation (par Bernard Barbeau)

L’authenticité des hypothèses émises à ce jour sur l’appellation fascinante du terme de « Terre Sainte », qui semble définir notre région depuis la première moitié du XXème siècle, reste naturellement une énigme.A la suite de nombreuses recherches effectuées sur des documents archivés dans les Communes du Cercle de Coppet tout d’abord, puis dans les Archives Cantonales Vaudoises, Bernoises et Genevoises, de même qu’à l’Abbaye de Saint Maurice d’Agaune, ainsi que dans les Archives françaises et italiennes sur les événements écrits ayant marqué le passé historique de cette terre, force a été de constater que les différentes versions dont nous donnons ci-après la teneur demeurent sans fondements.

Pour l’historien, l’écrit ayant toujours primeur sur le verbal, j’ai donc pensé utile, mais toutefois avec la prudence et la réserve qui s’imposent, d’en démentir les différentes origines.

Première version :

Terre Sainte - terre d’asile et de sécurité durant le haut Moyen-Age

Essayons peut-être tout d’abord de parcourir ce haut Moyen-Age qui aurait pu nous donner soi-disant une première version écrite du terme de « Terre Sainte ».Au VIème siècle déjà nous apprenons que le « fiscus de Commugny » a été donné à l’Abbaye de Saint Maurice d’Agaune par le Soi Sigismond de Bourgogne. Cette donation comprenait toutes les dépendances de ce domaine y compris maisons, hommes libres, serfs, eaux, dîmes, etc…

Elle apparaît sous le nom : « Actes du Concile d’Agaune » à la date de 515, mais ce document ayant été rédigé à une époque postérieure, les historiens le mettent en doute et on ne saurait dire à quel moment ces biens ont été cédés à l’Abbaye.Devenu un important centre agricole, Commugny dépendra pendant plusieurs siècles de la célèbre Abbaye. Il lui servira de grenier, en l’approvisionnant en blé et en vin.

On a même dit que pendant les périodes troublées, les moines de l’Abbaye seraient venus se réfugier dans cette région. Cette terre d’asile serait donc devenue « sainte » en raison de sa sécurité. (Il ne subsiste aucun document à ce sujet faisant mention du terme qui nous intéresse).

On sait seulement que les Rois de Bourgogne transjurane profitèrent de l’étroite dépendance dans laquelle ils tenaient l’Abbaye, berceau de leur dynastie, pour en absorber à nouveau les possessions dans le domaine royal.Le 15 février 1018, Rodolphe III fait part d’un document mentionnant la restitution des différents biens que l’Abbaye possédait, dont le « fiscus de Commugny ».

A ce domaine étaient rattachées des terres dans la paroisse voisine de Versoix et de Saint-Loup à Ecogia.Plus tard, l’avouerie de Commugny passera entre les mains d’Amédée de Blonay. Est cité : « Amedeus de Blonai, pater Valcherii, advocationem de Communiaco que est ecclesie Agaunensis et quam ab eadem ecclesia ipse A. fenebot misit in vadimonium Aimoni comiti Gebenn., et Amedeo, filio ejus. »

Après la mort de ce dernier (1178) son second fils éleva certaines prétentions sur la Terre de Commugny. Il fallut pacifier ce différend qui nous est relaté en 1179.

Est cité : « …Littera quatuor sigillis in pendenti sigillata data ao d.i. MCLXXIX continens transactionem factam inter abbatem S. Mauritti Agaunensis … et Amedeum, fratrem Comitis Gebenn…super villa. Comugniaci et juribus ipsius villae dictis partibus pertinentibus. » (Texte latin concernant Commugny).En 1257 après de nombreux conflits que l’Abbaye de Saint Maurice dut supporter et qui sont mentionnés dans différents actes, cette dernière s’en dessaisit par voie d’échange en faveur de Pierre II de Savoie. L’Abbaye cédait : « …donum nostra de Comignie… et quicquid habemus in parrochia S. Lupi et apud Versoyam… » et recevait en échange une rente annuelle de 25 livres mauriçoises.

En 1294, un document fait mention du « Mandement de Coppet » pour désigner la « Terre de Commugny ». Nous apprenons également que le 3 avril 1427, Manfred de Saluces, maréchal de Savoie est propriétaire dudit mandement et que, outre Coppet et Commugny, il y avait les terres des villages et hameaux voisins de Founex, Chataigneriaz, Marnex, Tannay et Mies.Comme nous pouvons le constater, plusieurs éléments sont à prendre en considération. Le premier et le plus important est qu’au XVème siècle les villages de Crans, Chavannes de Bogis, Bogis-Bossey et Chavannes-des-Bois ne figurent pas sur ce document.

En effet, la « Terre de Crans » faisait partie du Domaine des Rois de Bourgogne mais en 1032, Hugues fils de Rodolphe III en fit don au Chapitre de Lausanne qui la conservera pendant plusieurs siècles.Quant à la « Terre de Bogis », elle fut donnée par Etienne de Gingins, Vaucher de Divonne et l’évêque Arducius de Genève à l’Abbaye de Bonmont au moment de sa construction et de sa fondation au XIIème siècle.

Dans un texte ayant trait aux fonds de Bonmont, il est fait mention de deux granges distinctes, l’une à Bossey en 1306 et l’autre à Bogis en 1401.Pour Chavannes-des-Bois, le problème est un peu différent. Ce n’est qu’en 1355 que Hugues Allamand céda ses droits sur ce terrage à l’Abbaye de Bonmont qui y possédait déjà une partie des terres.

Il faudra donc attendre l’époque vaudoise pour que les communes suscitées entrent définitivement dans le giron du Cercle de Coppet, la première division du canton en cercles résultant d’un arrêté daté du 18 mars 1803.Le deuxième élément, qui reste un casse-tête pour les historiens, est que sous les enchevêtrements territoriaux du régime féodal particulièrement complexes, liés au partage du pays entre les seigneuries laïques et religieuses, les limites étaient plus souvent marquées par des frontières naturelles que par des bornes.

Aucune de ces dernières, dites « bornes de paroisse » qui portaient en général le nom du lieu, n’a été retrouvée (si tant est qu’elles aient existés). Il est donc très difficile de situer les limites de la « Terre de Commugny » en ces temps reculés.Il découle de l’analyse de ces différents documents d’archives, d’une part, que le terme de « Terre Sainte » ou « Terre Neutre et Sainte » n’était pas utilisé à cette époque et, d’autre part, que le regroupement des communes faisant actuellement partie de la « Terre Sainte » est postérieur au haut Moyen-Age.

.Deuxième version :
Terre Sainte - important lieu de sépulture au Moyen-Age

Une deuxième version qui pourrait toutefois être intéressante, nous dit qu’au Moyen-Age, l’Eglise de Commugny était l’église paroissiale, l’église mère en quelque sorte de plusieurs villages environnants. Elle était entourée d’un grand cimetière beaucoup plus important que celui que nous connaissons aujourd’hui.Ce serait donc dans ce cimetière « lieu saint » par excellence (« Terre Sainte ») que les habitants de la région auraient accompagné pendant plusieurs générations les personnes décédées à leur dernière demeure.

Ce serait donc selon certains au cimetière et à son église que nous devrions peut-être cette appellation. Mais tout comme la première version, il n’a été trouvé aucun manuscrit su lequel nous pourrions identifier l’origine du terme recherché.

Troisième version :

Terre Sainte – région ayant bénéficié des services d’un juge exemplaire.

La troisième version qui ne peut être qu’une simple transmission de bouche à oreille laisserait sous-entendre qu’un ancien Juge du Tribunal, résidant au village de Founex et portant le nom de Salomon Debluë, aurait fait tout son possible pour arranger les litiges des administrés de la région et qu’il aurait accompli sa fonction avec la même sagesse que le Roi Salomon, décrit dans les récits bibliques. De par ce fait, la région se serait appelée « Terre Sainte ».

Si la légende a la vie tenace, cette version n’a cependant pas retenu l’attention, car aucun indice, aucun papier de cette époque n’est venu étayer cette hypothèse.

Quatrième version :

Terre Sainte – région exempte de procès pendant plus de deux siècles.

Tout comme la précédente, la quatrième version est sans doute le fruit de l’imagination féconde de quelques personnes, affirmant que la région aurait été baptisée « Terre Sainte » parce qu’il n’y aurait pas eu de procès pendant plus de deux siècles et qu’aucun prisonnier n’aurait été incarcéré dans les geôles de Coppet pendant toute cette période. Encore, aurait-il fallu avant tout essayer de situer ces deux siècles dans le cours de l’histoire.Or, à ma connaissance, personne ne l’a jamais fait et si nous prenons la peine de consulter nos archives, nous constatons bien vite hélas que notre coin de terre n’a pas été épargné, jusqu’à ce jour, par des chicanes, des litiges et des procès de toutes sortes, comme partout ailleurs. Cela fait partie de l’histoire des hommes.

Cinquième version :

Terre Sainte – lieu de refuge pour les protestants.

La cinquième version remonterait, paraît-il, au temps de la Réforme. Le canton de Berne protestant occupait le Pays de Vaud jusqu’à Mies. De là aux remparts de Genève aurait existé une sorte de « No man’s land » savoyard.

Quand un reformé devait quitter Genève pour se rendre en Territoire Vaudois, il devait traverser cette zone catholique. Arrivé à Mies, il se serait senti en sécurité et aurait qualifié cette région de « Terre Sainte ». Là une fois encore, aucun écrit n’a été retrouvé et aucun livre d’histoire ne fait état de ce terme à ce jour.

Sixième version : Terre Sainte – nom d’une troupe d’éclaireurs.

Quant à la sixième et dernière version connue, qui fait référence au nom donné à une Troupe d’Eclaireurs de la Paroisse protestante de Commugny, il en est encore moins question, puisque celle-ci était appelée « Troupe Pierre Viret ».

Après avoir procédé à toutes ces investigations, il ressort que les différentes hypothèses avancées sur l’origine de l’appellation « Terre Sainte » ne trouvent pas de légitimité. A défaut de référence historique fiable, on peut se contenter de relever que l’utilisation de ce terme ne remonte vraisemblablement qu’au début du XXème siècle.

Sur deux fiches signalétiques trouvées incidemment dans les Archives du Glossaire des Patois de la Suisse Romande, établies par Ernest Muret en date du 1er et 11 mars 1920, le terme de « La Terre Sainte » est mentionné comme sobriquet. C’est du moins ce qu’auraient déclaré Jacques Hermenjat, secrétaire, fils de Marc Hermenjat, ancien Syndic et Charles Claris, tous deux nés à Commugny et résidant en ce lieu.Ce sobriquet aurait été retransmis verbalement jusqu’à nos jours.

Dans le cadre des recherches effectuées sur cette mystérieuse appellation et mise à part bien entendu la « Terre Sainte » biblique que nous connaissons, nous apprenons qu’il existe encore d’autres régions, soit en Suisse, soit à l’étranger, portant l’appellation de « Terre Sainte ». Nous n’en citerons qu’une, dans le Val Terbi, à l’est de Délémont, dans le Jura. Elle comprend les villages de Vicques, Courchapoix, Corban, Mervelier et Montsevelier.

Plusieurs écrits lui ont été consacrés, tout d’abord dans le journal « Le Pays » daté du 7 novembre 1979, où nous pouvons lire : « Ce petit vallon que l’on désigne sous le nom de « Terre Sainte » aurait eu un rapport avec le Kulturkampf.

A l’Office du Patrimoine Historique de Porrentruy nous trouvons sur un document intitulé « Le Canton du Jura de A à Z » daté de 1991 le texte suivant : « Le Val Terbi serait le Val des Trois Rivières. Cette région est aussi appelée « Terre Sainte » dénomination liée à l’époque de la Terreur durant laquelle le clergé s’était réfugié dans ce vallon ».

Si le Kulturkampf en Suisse a déchaîné les passions, les habitants de notre région sont restés à l’écart de ces luttes et aucune relation n’a été trouvée entre ces deux terminologies.

Après avoir passé en revue ces différentes versions, après avoir recueilli le point de vue d’historiens avisés et être arrivé à la conclusion qu’aucune explication n’est validée sur un plan historique, on s’étonne de voir des hypothèses aussi légères être considérées par certaines personnes comme une acquisition définitive de l’histoire.

On peut également se demander s’il reste à chercher encore. C’est tout à fait possible, mais si recherches il devait y avoir, ces dernières devraient se poursuivre sans idées préconçues ; le chercheur devrait toujours rester en éveil et n’arrêter ses considérations que sur des indices écrits et fiables. L’honnête historien devra forger son opinion au contenu de ces lignes et à la lumière de futures preuves tangibles.

Historique ou pas, ce terme de « Terre Sainte » est devenu une réalité, une forme d’identification régionale et fait désormais partie de notre langage, mais pour l’instant nous nous permettons seulement de renvoyer la question de son origine, puisqu’elle reste incertaine.Souhaitons tout de même que cette appellation continue à faire rêver et qu’il en soit fait bon usage, malgré les nombreuses controverses qu’elle a pu engendrer. C’est ainsi qu’on la servira le mieux.

                 Eté 2003 - Bernard Barbeau                                                                       Retour